06/25/17

Le vide du côté gauche

Si ce n’est toi, c’est donc ta sœur. Ou ton amie. Ou ton inconnue. Celle que l’on croise tous les jours dans le métro et que l’on a envie de détester, juste comme ça, juste pour un coup de coude maladroit, juste parce qu’il faut bien une soupape et que ce matin, ça sera toi. Sans raison ou plutôt pour toutes les autres raisons que je ne saurais exprimer.

J’ai besoin de ton visage pour cristalliser en lui l’ensemble de ma colère. J’ai envie de te regarder dans les yeux et de te cracher ma rancoeur au visage. Ce visage que j’imagine aussi indigne que ce qu’il a sauvagement arraché, ce qui m’appartenait ou du moins devait m’appartenir, ces cheveux rasés qui me paraissent aussi répugnants que ces tentatives avortées de voir plus loin, de te projeter, de spolier ce qui n’est ni tien mais plus vraiment mien. Et ce faux prénom de sagesse qui m’en rappelle ton absence. Tes lèvres immondes de gorgone me révulsent, elles me tordent les tripes et me donnent envie de hurler mon dégoût.

Premier électrochoc : ce n’est pas ta faute mais ne sois pas non plus mon Valmont.

Et il y a l’autre. L’autre, cette lumière ombragée qui vole l’énergie, ce trou noir de l’existence qui aspire et ne rend jamais. Cette voleuse d’idéaux, cette Circée de pacotille qui a confondu le vide de son existence avec la profondeur de ton être. Celle que j’ai dû accepter malgré moi, parce qu’il faut parfois savoir rendre les armes pour mieux refuser ensuite.

C’est étrange la tristesse, ça fait comme une poche de vide du côté gauche. Puis ça serre au milieu.

Et puis encore l’autre. Comme un roman choral, l’autre, la consœur apatride, la visiteuse de l’autre monde, la voyageuse de l’autre cadran. Avec douze heures d’avance, c’est autant d’heures qui échappent à notre simultanéité. C’est plus facile, c’est hors du temps, c’est hors de mon existence. Pardonne-t-on ce qui est d’une autre escale ?

Victimes collatérales, coupables idéales, bouc-émissaires d’une situation qui vous dépassent, vous êtes tout ce que je ne peux comprendre et pourtant, vous êtes. Votre virtualité bleue n’est pas plus éphémère que mon envie d’effacer votre présence ici et maintenant.

Je m’assois. Perfectionniste devant le désordre, je ferme les yeux.

Aéroport vide. Le gobelet du chocolat chaud trop sucré l’est tout autant.

01/13/17

Quatrième mur

L’acteur est nu sur la scène. Devant plus de 600 personnes qui n’arrivent pas à détacher leur regard, dans le silence pesant d’un théâtre plusieurs fois centenaire, il est recouvert d’une épaisse cendre. Son visage porte le secret d’une âme qui s’est abandonnée pendant plus de deux heures et pourtant, dans un instant, elle va réapparaître – une seconde de silence, comme pour mieux comprendre, se rappeler, casser le quatrième mur et revenir à la vie. Reprendre son souffle pour vérifier que ce qui vient de se passer n’était pas réel, n’était qu’illusion, n’était pas la vie mais une interprétation de la vie.

Puis il y a ce geste, ce technicien qui vient apporter à l’homme nu un peignoir à nouer le long de son corps, comme si ce dernier était devenu au même instant honteux. Couvrez cette vérité que je ne saurais voir. Cette seconde précise où le comédien passe du rôle à la réalité, de l’expression artistique à l’obscénité d’une nudité publique me fascine.

Ce tissu noir descendu comme un rideau tombe sur la scène comporte en lui un degré de poésie que l’on tend à oublier. Une vulnérabilité qui pousse le comédien à son plus haut degré d’humanité. Alors seulement peut-il saluer.

 

09/12/16

La quête

Telle est ma quête,
Suivre l’étoile
Peu m’importent mes chances
Peu m’importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l’or d’un mot d’amour

Jacques Brel

09/8/16

En sortant du train

18 heures, l’heure fatidique pour faire un Lyon-Paris. En semaine, le passager moyen est un homme encravaté de 40 ans, un HP ou un Lenovo avant-dernière génération sur la tablette trop basse du siège de seconde classe, une montre un peu trop visible pour être sincère et cette sale manie d’étaler ses jambes comme s’il était seul au monde. Ça donne l’air d’être important, le voyage professionnel. Le costume noir permet de rentrer dans le rôle et la chemise blanche ou bleue claire finit de convaincre qu’on parle de choses sérieuses ici, qu’on n’est pas là pour le plaisir, qu’on est important et que des gens encore plus importants comptent sur nous.

Pourtant, 2 heures plus tard, l’homme a baissé la garde. Il s’est effondré de fatigue sur son clavier, il a dormi la bouche ouverte, les yeux plus fermés que son dernier, les jambes courbaturées d’avoir été pliées dans un espace beaucoup trop petit. Le costume-cravate est devenu aussi ridicule qu’un déguisement d’Arlequin et a laissé place à l’être fatigué, sensible, affaibli.

Il n’y a rien de plus beau qu’un homme en costume qui baisse la garde.