Des bibliothèques

Je n’ai jamais véritablement compté le nombre de livres que j’ai autour de mon bureau et dans mes étagères mais je sais en revanche que je me souviens de l’acquisition de chacun d’entre eux, que ce soit un achat, un don ou un cadeau et je suis probablement la seule à véritablement comprendre le fonctionnement et le classement de ma bibliothèque qui fait que je sais exactement où se trouve tel ou tel livre et pourquoi. Il m’arrive d’avoir des ouvrages dédicacés, ce qui les rend encore plus précieux, même si je n’ai jamais rencontré l’auteur. C’est le cas pour un livre, un roman initiatique d’un adolescent qui découvre Nietzsche et se met à vivre selon sa philosophie pour découvrir combien la philosophie peut être destructrice. Si l’histoire en elle-même s’est laissée lire sans un enthousiasme débordant, j’aime ce livre pour l’objet qu’il est et pour la dédicace atrophiée d’Alexandre Lacroix en page de garde. L’ancien propriétaire a pris soin de consciencieusement découper son prénom avant de remettre son livre en vente. La page ainsi découpée, la marque de l’auteur perd son sens comme s’il s’adressait à un lecteur fantomatique dont l’existence est paradoxalement matérialisée par une plaie béante.

P&P

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Il y a également ces livres cornés et annotés et que j’aime relire non pas pour redécouvrir le texte mais pour relire les notes écrites en marge au crayon à papier. Ça me fait d’ailleurs penser que si je n’aime pas les bibliothèques à cause de leur immensité et des infinies lectures possibles qui viennent dépersonnaliser complètement les choix — si je peux tout lire, c’est que je ne peux rien lire ? — j’aime prendre des livres où des inconnus ont rayé des lignes, écrit leur désaccord ou souligné les plus belles phrases, j’ai alors l’impression qu’on accompagne ma lecture. Pourtant, quand je me laisse à errer dans l’inconnu de ces bibliothèques à taille inhumaine pour un lecteur, je tombe souvent sur mes meilleures lectures et la plus insolite dernièrement a été celle qui faisait justement l’apologie de la non-lecture, de ces livres qu’on n’a pas lu, qu’on ne lira peut-être jamais et dont on parle quand même ; l’origine même de mes études depuis trois ans. Je me suis alors rappelée ces bouquins au fond de ma bibliothèque soi-disant maîtrisée qui n’attendent que d’être ouverts alors même que je ne prends jamais le temps de le faire. C’est peut-être l’idée que je me fais de l’histoire en puissance qui fait que justement, je ne les ouvre pas parce que j’ai simplement l’impression de les avoir déjà lus.

Je me suis alors dit que ce n’était peut-être pas ma bibliothèque que j’aimais, mais le souvenir attaché à chacun de mes livres.

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2 thoughts on “Des bibliothèques

  1. C’est un très bel exemple et j’aime beaucoup cette idée d’une liberté totale dans la lecture.
    Ce fameux libre s’appelle « Comment parler des livres que l’on n’a pas lus », de Pierre Bayard. Une petite pépite !

  2. Ce livre qui fait l’apologie de la non lecture, j’aimerais bien le connaître !
    Je repense à une émission de radio dans laquelle le présentateur racontait que la lecture ne consiste pas seulement à déchiffrer des mots et des phrases, mais que c’est aussi déchiffrer ce qui, à vu d’oeil, ne dit rien. Et il donnait comme exemple celui des marins capables de lire le ciel.

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