09/4/12

Premier Appartement

Et sous l’œil bienveillant d’Humphrey Bogart, j’écoute Barbara pleurer ses amours passés, juste parce que c’est beau. Et parce que sa voix pure réchauffe et refroidit en même temps les cœurs, comme une douceur acide. « Attendez que ma joie revienne, et que se meure le souvenir. »
Et je marche un peu dans mon petit studio lyonnais dans lequel je suis la seule à avoir envahi l’espace, même si les odeurs du boulanger d’en face me parviennent le soir quand je ferme mes fenêtres, même si la musique des voisins pénètre par mes murs pour venir me chatouiller les oreilles, même si la sonnette d’entrée de la boulangerie retentit bien trop souvent à midi et à dix huit heures. « Laissez-moi, ouvrez cette porte, laissez-moi, je vais revenir. » La litanie techno de ma voisine gâche un peu la sensation délicieuse d’une chanson à texte mais qu’importe, je suis chez moi, c’est le plus important. Mes murs blancs ne sont ni vierges ni froids parce qu’ils sont miens, parce qu’ils portent désormais les plaies infligées par les punaises, celles-là même qui tiennent Humphrey Bogart caressant le visage gracile d’Ingrid Bergman. Les sourires éparpillés de mes amis forment des guirlandes de couleurs, des guirlandes qui ne cessent de s’écrouler, peut-être parce que le mur n’en veut pas, ou peut-être parce qu’il faudrait se résoudre à les punaiser mais qu’il est toujours compliqué de piquer ceux qui nous sont chers.
« Ils sont vivants, mes souvenirs. »
08/18/12

Le goût du sel (1)

Je repense à ces moments assis dans les cours de l’école à compter les billes, aux jeux de carte que j’ai appris et oubliés quelques jours plus tard, aux parties d’échec l’été que je perdais toujours, aux pieds dans la mer, dans l’océan, au sable fin qui colle entre les orteils mais qui donne aux vacances leur vrai goût, le goût du sel.
 Je revois encore les gaufres aux smarties avalées sur la plage. Les virées à la montagne en famille, les balades qui n’en finissaient plus, les après-midi à la piscine entre amis, Phèdre lu sur le rebord d’une piscine municipale. Il y avait aussi cet été à Paris, à faire du playback sur de vieilles chansons, ces journées entières passées dans des musées à visiter ou à travailler, ces voyages en voiture qui semblent toujours durer une éternité et le viaduc de Millau que je ratais toujours en m’endormant quelques instants avant. Il y aussi ces jeux un peu bête que l’on fait pour passer le temps, ces séances de cinéma pour échapper à la chaleur, cette errance dans les rues toulousaines, juste pour regarder les briques et se dire que c’est beau, ce voyage à Narbonne entre filles qu’on n’aura pas fait, ce petit goût d’Espagne pour souffler entre deux phases d’étude.
Toulouse
Toulouse, mars 2013
Il y a bien entendu ces longues routes vides, cette route 66, ces moments à dormir sur la bande d’arrêt d’urgence parce qu’il ne faut pas avoir d’accident, cette climatisation qui n’en finissait plus de nous rafraîchir dans le désert, quitte à faire fondre le radiateur. J’oublie certainement ces étés en famille, ceux qui paraissent un peu lointains mais dont quelques images soudaines me parviennent toujours à l’esprit, comme le partage de cette salade de fruits en boîte, il y a bien dix ans de cela. Le plaisir de partir, mais aussi le plaisir de rentrer à la maison, de lire mes cartes postales et d’y répondre. Il y a ce dessin dans ce manuel de géographie réalisé sur une plage bretonne, toutes ces photos qui s’entassent dans mon disque dur. Puis il y a bien sûr ces paysages à couper le souffle, les virages qui donnent la nausée, les choses qu’on oublie avant de partir, en partant.
Alors on rit, on immortalise chacun de ces instants pour qu’ils gardent leur goût de sel avant que septembre ne revienne nous rappeler à l’ordre. Du coup, on triche un peu, on biaise, on rentre le ventre ou on se prend de profil, pour la postérité, pour montrer plus tard.  
Mais j’aurai 21 ans demain et plus assez de doigts ni de doigts de pieds pour compter et classer tous ces souvenirs par années. Ne restera alors que le goût du sel sous la langue.
08/9/12

En Californie

Il fallait boucler cette année très faste en émotions sur quelque chose de grand : j’ai choisi les Etats-Unis pour de multiples raisons, et aussi parce que c’est très grand, interminable, un espace sans début ni fin, un espace qui n’est pas dans la demi mesure. Il fallait marquer une sorte de rupture après ces années d’étude, ces mois d’attente, enfouir ses souvenirs quelque part, loin, là-bas, pour en créer de nouveaux. De plus beaux, de plus grands, des souvenirs qui n’en finissent pas de tourner en boucle dans ma tête comme un film qu’on n’arrêterait jamais et dont on ne se lasserait pas. C’est la Californie qui m’a accueillie, San Francisco qui m’a séduite, lui qui m’a ouvert les bras pour ne plus en sortir des semaines durant.
Cette poussière-là, elle, ne gratte les yeux qu’au moment où, à l’aéroport, on doit s’en séparer. Épousseter d’un revers de la main le sable qui reste sur la veste, taper des pieds un peu plus fort pour la secouer et rentrer dans l’avion des images plein la tête, mais rien dans les bras, rien sur la peau. Tout dans le cœur.
J’ai dormi dans des petits motels miteux au fin fond de l’Arizona, j’ai grimpé dans les dunes de sable de la Death Valley, j’ai chanté dans une voiture trop climatisée, j’ai couru le long de routes désertes, j’ai visité un nombre incalculable de petites boutiques situées sur les Highways, j’ai sautillé sur les étoiles de Los Angeles, j’ai papillonné dans les casinos de Las Vegas, j’ai eu le souffle coupé au Grand Canyon, j’ai déambulé dans des villes fantômes, j’ai souri sur des centaines de photos, je me suis moquée de tout ça, j’ai oublié l’espace d’un instant la France et ses habitants, j’ai eu l’impression que nous étions seuls au monde, je me suis perdue dans les rues de San Francisco, je me suis écroulée de fatigue dans des endroits improbables, j’ai pris des trains, des voitures, des métros, des avions, j’ai marché à m’en exploser les semelles de chaussures, j’ai hurlé de rire dans le désert, j’ai apprécié chaque instant, chaque minute, chaque seconde, j’ai imprégné cet environnement de ma présence, à moins que ça ne soit l’inverse, ou les deux en même temps.
Qu’importe : j’ai inspiré un grand coup et ne me suis jamais sentie aussi vivante.
05/28/12

La saison des allergies

Les souvenirs sont une bien belle maladie. Où qu’ils soient, ils envahissent l’esprit comme un cancer, prenant la forme d’une petite poudre grisâtre dont on ne peut se débarrasser mais dont les métastases ne sont jamais bien nocifs. Comme la poussière, on peut toujours souffler dessus, elle s’envole mais ne disparaît pas, la poudre n’est que diluée dans l’air pour se réintroduire en nous par le nez, par la gorge, par les yeux. Souvent elle fait éternuer et l’air recraché ne fait que remuer une deuxième fois ces particules volatiles qui n’ont d’autre fin que celle de gratter la gorge et piquer les yeux. Les souvenirs peuvent produire des larmes simplement parce que le corps y est allergique quand l’âme elle, se complaît dans ce remue-ménage incessant. Les poumons finissent alors par se gorger de cette poudre, laissant parfois la respiration haletante au milieu d’une toux rauque et persistante. C’est que de manière générale, à défaut de pouvoir se séparer de tous ces souvenirs, de toutes ces impressions qui mettent du baume au cœur, on peut simplement tenter de vivre avec en apprenant à voir en ouvrant les yeux à demi, à se racler la gorge pour faire passer ce petit goût râpeux et en prenant son mal en patience. 
Il paraît cependant que quand quelqu’un nous manque, on a l’impression d’un grand vide au niveau du thorax. C’est vrai. Mais la poussière dans mes poumons m’empêche paradoxalement de suffoquer. J’ai simplement hâte que la saison des allergies s’achève.