Le goût du sel (2)
Alors on a continué notre chemin, parce que c’était inexorable et aussi parce que le vent commençait à se lever et que marcher face à lui dans le sable devenait périlleux. Mes yeux ont commencé à brûler, mes pas se sont faits plus lourds. On a continué à avancer pour rentrer dans sa maison de famille, une espèce d’ancienne bicoque réaménagée. Le silence était pesant, aussi lourd que notre démarche. Et puis il y avait ce canapé-lit défait qui nous regardait dans notre solitude intérieure, l’illustration même de ce désarroi, de cette vie malpropre, ce linge sale qui a beaucoup trop traîné et qui ne demande qu’à être nettoyé. Tout effacer pour retrouver un blanc éclatant, un blanc pur et immaculé, plein de promesses et de joies à venir. Nous, nous dormions encore dans des draps froissés, brûlés sur une extrémité par une marque de cigarette et légèrement tâchés au niveau des taies d’oreiller parce qu’une fois, on avait voulu grignoter quelques biscuits et que le chocolat avait fondu sur place. Et on n’avait pas changé les draps. Justement parce que ça ne sert à rien de tenter de récupérer ce qui est sale et abîmé. Il suffit de le jeter, on s’en remettra. Et on en retrouve de plus beaux, de plus doux, de plus blancs, de ceux dans lesquels on adore se rouler, créer un petit cocon apaisant, fermer les yeux sereinement et s’endormir. Là, il fallait toujours faire attention à la tache. C’était quand même un peu drôle c’est vrai. Sorte de petit rituel avant d’aller se coucher, se dire « Non, ne met pas ta tête là! » Au début, on éclatait de rire en s’embrassant et ces moments, quand ils me reviennent en mémoire, me laissent toujours un petit goût de miel derrière la saveur salée des autres souvenirs, de ceux qui sentent la mer, l’iode, de ceux qui râpent un peu la langue sans être désagréables pour autant. On sait juste que ces souvenirs au sel, s’ils ont beaucoup de goût, demeurent quand même, à la longue, inconfortables, écœurants, immangeables. Alors on s’en sépare. On commence avec minutie, on limite les doses, on les empêche d’envahir tout ce qu’on avale, tout ce qu’on respire. Et puis vient la nausée, alors on arrête, tout simplement. Nettement. Les artères vont mieux et le cœur se remet à battre sans peine. On recommence à respirer avec tendresse un air légèrement iodé, d’une côte probablement différente que cette côte d’Opale, mais toujours avec un peu de crainte, quand bien même on sait que cette dose va rester homéopathique. La rechute n’est finalement jamais loin. Et un plat non salé, c’est horriblement fade.