Les gens heureux sont toujours des gens suspects. Une jeune femme marchait seule dans la rue, le regard brillant, le sourire aux lèvres, les dents découvertes. Elle avançait lentement, les cheveux se balançant sur ses épaules. Nos regards se sont croisés l’espace d’une seconde et j’ai pu constater que sa bonne humeur, sa réjouissance n’étaient pas communicatives. Elle était effrayante. Je me suis alors rappelée d’une autre jeune femme qui lisait des poèmes chrétiens à voix haute dans le métro et les regards des gens autour d’elle étaient aussi interloqués qu’inquiets. Sait-on jamais ce qu’un religieux peut avoir dans l’esprit de nos jours. Il y avait également cet homme étrange qui riait à gorge déployée en marchant, pris d’un fou rire alors qu’il était seul, place Wilson, sans personne avec qui partager ces éclats de rire alors irrationnels aux yeux des spectateurs. C’est ce décalage avec la normalité attendue du passant qui est effrayante. Ni écouteurs dans les oreilles, ni pas pressé, la mine n’est pas neutre.
Introducing Manala
On pardonne aisément un visage renfrogné, mais pas la vision ostentatoire du bonheur d’autrui. Si elle peut être énervante, comme ce sentiment face à la jeune fille qui psalmodiait de la poésie, cette joie qu’on ne peut communiquer à autrui est surtout inquiétante car vouée à l’incompréhension. Et quand mon regard a croisé celui de cette fille au sourire trop grand pour être sincère, j’ai immédiatement pensé que ce regard illuminé était incroyablement fort — de ces regards qui font justement un air halluciné, un air qui provoque l’angoisse. Probablement de ces peurs qui vous font l’effet d’un miroir urbain vous rappelant que vous, vous êtes de ces personnes qui avancent avec un pas vif, le visage fermé, les écouteurs dans les oreilles.
Et c’est ce reflet qui est effrayant : celui d’une triste normalité qui ne revendique même plus son droit à la singularité et au bonheur.

