05/28/12

La saison des allergies

Les souvenirs sont une bien belle maladie. Où qu’ils soient, ils envahissent l’esprit comme un cancer, prenant la forme d’une petite poudre grisâtre dont on ne peut se débarrasser mais dont les métastases ne sont jamais bien nocifs. Comme la poussière, on peut toujours souffler dessus, elle s’envole mais ne disparaît pas, la poudre n’est que diluée dans l’air pour se réintroduire en nous par le nez, par la gorge, par les yeux. Souvent elle fait éternuer et l’air recraché ne fait que remuer une deuxième fois ces particules volatiles qui n’ont d’autre fin que celle de gratter la gorge et piquer les yeux. Les souvenirs peuvent produire des larmes simplement parce que le corps y est allergique quand l’âme elle, se complaît dans ce remue-ménage incessant. Les poumons finissent alors par se gorger de cette poudre, laissant parfois la respiration haletante au milieu d’une toux rauque et persistante. C’est que de manière générale, à défaut de pouvoir se séparer de tous ces souvenirs, de toutes ces impressions qui mettent du baume au cœur, on peut simplement tenter de vivre avec en apprenant à voir en ouvrant les yeux à demi, à se racler la gorge pour faire passer ce petit goût râpeux et en prenant son mal en patience. 
Il paraît cependant que quand quelqu’un nous manque, on a l’impression d’un grand vide au niveau du thorax. C’est vrai. Mais la poussière dans mes poumons m’empêche paradoxalement de suffoquer. J’ai simplement hâte que la saison des allergies s’achève. 
04/8/12

Des bibliothèques

Je n’ai jamais véritablement compté le nombre de livres que j’ai autour de mon bureau et dans mes étagères mais je sais en revanche que je me souviens de l’acquisition de chacun d’entre eux, que ce soit un achat, un don ou un cadeau et je suis probablement la seule à véritablement comprendre le fonctionnement et le classement de ma bibliothèque qui fait que je sais exactement où se trouve tel ou tel livre et pourquoi. Il m’arrive d’avoir des ouvrages dédicacés, ce qui les rend encore plus précieux, même si je n’ai jamais rencontré l’auteur. C’est le cas pour un livre, un roman initiatique d’un adolescent qui découvre Nietzsche et se met à vivre selon sa philosophie pour découvrir combien la philosophie peut être destructrice. Si l’histoire en elle-même s’est laissée lire sans un enthousiasme débordant, j’aime ce livre pour l’objet qu’il est et pour la dédicace atrophiée d’Alexandre Lacroix en page de garde. L’ancien propriétaire a pris soin de consciencieusement découper son prénom avant de remettre son livre en vente. La page ainsi découpée, la marque de l’auteur perd son sens comme s’il s’adressait à un lecteur fantomatique dont l’existence est paradoxalement matérialisée par une plaie béante.

P&P

P&P

Il y a également ces livres cornés et annotés et que j’aime relire non pas pour redécouvrir le texte mais pour relire les notes écrites en marge au crayon à papier. Ça me fait d’ailleurs penser que si je n’aime pas les bibliothèques à cause de leur immensité et des infinies lectures possibles qui viennent dépersonnaliser complètement les choix — si je peux tout lire, c’est que je ne peux rien lire ? — j’aime prendre des livres où des inconnus ont rayé des lignes, écrit leur désaccord ou souligné les plus belles phrases, j’ai alors l’impression qu’on accompagne ma lecture. Pourtant, quand je me laisse à errer dans l’inconnu de ces bibliothèques à taille inhumaine pour un lecteur, je tombe souvent sur mes meilleures lectures et la plus insolite dernièrement a été celle qui faisait justement l’apologie de la non-lecture, de ces livres qu’on n’a pas lu, qu’on ne lira peut-être jamais et dont on parle quand même ; l’origine même de mes études depuis trois ans. Je me suis alors rappelée ces bouquins au fond de ma bibliothèque soi-disant maîtrisée qui n’attendent que d’être ouverts alors même que je ne prends jamais le temps de le faire. C’est peut-être l’idée que je me fais de l’histoire en puissance qui fait que justement, je ne les ouvre pas parce que j’ai simplement l’impression de les avoir déjà lus.

Je me suis alors dit que ce n’était peut-être pas ma bibliothèque que j’aimais, mais le souvenir attaché à chacun de mes livres.

03/18/12

Les gens heureux

Les gens heureux sont toujours des gens suspects. Une jeune femme marchait seule dans la rue, le regard brillant, le sourire aux lèvres, les dents découvertes. Elle avançait lentement, les cheveux se balançant sur ses épaules. Nos regards se sont croisés l’espace d’une seconde et j’ai pu constater que sa bonne humeur, sa réjouissance n’étaient pas communicatives. Elle était effrayante. Je me suis alors rappelée d’une autre jeune femme qui lisait des poèmes chrétiens à voix haute dans le métro et les regards des gens autour d’elle étaient aussi interloqués qu’inquiets. Sait-on jamais ce qu’un religieux peut avoir dans l’esprit de nos jours. Il y avait également cet homme étrange qui riait à gorge déployée en marchant, pris d’un fou rire alors qu’il était seul, place Wilson, sans personne avec qui partager ces éclats de rire alors irrationnels aux yeux des spectateurs. C’est ce décalage avec la normalité attendue du passant qui est effrayante. Ni écouteurs dans les oreilles, ni pas pressé, la mine n’est pas neutre.
Manala
Introducing Manala
On pardonne aisément un visage renfrogné, mais pas la vision ostentatoire du bonheur d’autrui. Si elle peut être énervante, comme ce sentiment face à la jeune fille qui psalmodiait de la poésie, cette joie qu’on ne peut communiquer à autrui est surtout inquiétante car vouée à l’incompréhension. Et quand mon regard a croisé celui de cette fille au sourire trop grand pour être sincère, j’ai immédiatement pensé que ce regard illuminé était incroyablement fort — de ces regards qui font justement un air halluciné, un air qui provoque l’angoisse. Probablement de ces peurs qui vous font l’effet d’un miroir urbain vous rappelant que vous, vous êtes de ces personnes qui avancent avec un pas vif, le visage fermé, les écouteurs dans les oreilles.
Et c’est ce reflet qui est effrayant : celui d’une triste normalité qui ne revendique même plus son droit à la singularité et au bonheur.
01/14/12

Toulouse

Je me promène dans les rues toulousaines et constate désormais qu’elles ne représentent plus rien de vivant. Ma ville est devenue une ville-tombeau car une ville désormais plus pleine de souvenirs que de promesses. J’ai beau découvrir des choses nouvelles, des panneaux commémoratifs rajoutés au fil des élections parce qu’il est toujours bon de se souvenir qu’untel a été fusillé par-ci, ou de nouveaux magasins quand d’autres disparaissent, toujours avec douleur, surtout lorsqu’ils étaient installés sur la place du Capitole depuis bien des années, j’ai l’impression de tout connaître par coeur. Je passe dans les rues parallèles à la rue du Taur et compte les appartements que j’ai pu visiter ou cotoyer au fil des années : ici j’ai dansé jusqu’à 5 heures du matin, là j’ai bu à en prendre la raison, là-bas j’ai survécu à la fête de la musique en riant à m’en casser la voix. Un peu plus loin, j’y ai souvent bu du thé noir en parlant de tout et de rien. J’ai révisé mon premier concours dans ces bibliothèques et j’ai fui celle où j’avais passé trop de temps, malgré son plafond baroque et sa clarté confuse.
Rue du Taur
J’ai fait les trois-quart des cafés de la place Saint-Sernin, ai mangé un nombre incalculable de cookies de la boulangerie du coin. J’ai zoné dans la basilique sans savoir pourquoi et ai longtemps refusé de rentrer dans la crypte avant de m’y résoudre, condamnant le seul inconnu du lieu à s’ouvrir à moi. J’ai laissé quelques cierges, toujours sans savoir pourquoi, et ai longtemps admiré les croix gravées dans le mur par les pélerins de Saint-Jacques-de-Compostelle. J’ai goûté aux thés glacés de la terrasse du musée Saint-Raymond, j’ai traversé les rues étroites, ai imprimé la forme des volets verts et bleus qui s’ouvrent et se ferment tous les jours sur la brique rose. J’ai couru le long de la Garonne, pédalé sur les berges, admiré la trop célèbre vue de l’Hôtel-Dieu pendant un coucher de soleil, tandis que le pont Neuf s’éclaire.
Ce goût de déjà-vu, quand bien même tout se réinvente, me fait penser que je suis peut-être enfin arrivée à m’installer durablement dans une ville et que du coup, il faudrait songer à s’en aller pour mieux revenir et pouvoir dire sans lassitude, en levant les yeux devant ces volets toujours identiques « Vous êtes toujours là » et rajouter : « je suis enfin chez moi ».