11/21/11

Façade d’église

L’inconnu du quotidien.
Cela peut ressembler à un oxymore mais c’est une contradiction que j’essaie de mettre en perspective tous les jours. Tous les jours, la même radio sonne à la même heure, et j’écoute les mêmes animateurs proposer le même jeu où des candidats chaque jour similaires échouent aux mêmes dernières questions. Et je déteste toujours le ton faussement éploré des animateurs qui, cachés sous une chaleur humaniste purement radiophonique, n’en ont au fond absolument rien à faire de cette n-ième défaite. Mais chaque jour, les questions changent et même si je déteste écouter un jeu le matin (c’est d’ailleurs souvent le moment même où je décide, après avoir pesté 50 fois à propos de ma quotidienne non-motivation matinale, de mettre un pied à terre), je ne change jamais la radio.
Quand je sors de chez moi, en ayant tenté de varier le fard à paupière qui finit toujours indubitablement pas être le même, je passe donc devant cette église. L’église Sainte-Germaine. Depuis 5 ans maintenant que je suis dans cet appartement, je n’y ai jamais mis les pieds.
SAINT-AGNE
Et tous les jours, lorsque je passe devant et que j’admire son clocher, je me dis qu’il FAUT que j’aille voir ce qu’il s’y passe dedans, admirer les statues christiques, le bénitier, les vitraux, lire les prospectus, la réclame catholique habituelle, hésiter à mettre un cierge, lire la vie des saints, faire claquer les talons sur le marbre, profiter du silence. Mais je ne le fais jamais. Je regarde l’église sans même ralentir le pas en me promettant d’y aller la prochaine fois, sachant pertinemment que je n’irai pas. Parce qu’avoir un espace inconnu dans un paysage appris par coeur, je trouve cela stimulant. Ca ne pimente rien, ça permet juste d’imaginer. Et de se mentir à soi-même en disant que c’est un choix volontaire quand bien même l’on sait qu’il ne faut pas ralentir le rythme pour ne pas être en retard sur le planning préparé des jours à l’avance, dans lequel un instant de rêverie et de déambulation n’est pas prévu.
Faire semblant de garder l’inconnu du quotien pour lui donner un faux relief, un relief de façade d’église où les gens ne se retrouvent que pour écouter un requiem.
10/16/11

Miettes philosophiques

Les miettes de pain qui tombent au hasard dans les trains sont un peu comme tous ces souvenirs de voyage quand celui-ci vient de s’achever. Je me suis fait cette réflexion en regardant l’homme bedonnant qui partageait mon compartiment. Compartiment qui me donne d’ailleurs toujours l’impression de retourner un siècle en arrière, de parcourir la Russie en Transsibérien ; triste comparaison lorsque ce n’est que la Beauce qui est traversée. Peut-être ai-je trop lu Michel Stroggoff… Quoiqu’il en soit, alors qu’il était aux alentours de 13 heures, que ma voisine de droite avait achevé de manger son sandwich, que j’avais, dans un élan mimétique, commencé le mien, l’homme d’en face m’imita à son tour. Les miettes se mirent donc à tomber petit à petit sur sa chemise mal repassée, à s’effondrer sur son jean pour finir écrasées contre la moquette du Teoz. Et tandis qu’il mâchait lentement les morceaux de jambon enrobés d’une sauce blanche, je me disais qu’il était certainement en train d’avaler les détails d’une très longue journée, que ses papilles se délectaient de ce phénomène étrange qu’est l’analepse, que sa langue assimilait les goûts, les couleurs, les odeurs, les mélangeait dans un bouillon de sensations qu’il fallait ensuite digérer. Mais il y avait ces morceaux de croûte de pain sur son ventre, ces mêmes miettes que j’avais moi-même envoyées valser dans les airs alors qu’elles s’accrochaient à la laine de ma robe. Lui les a gardées sur lui pendant tout le voyage, pendant 4 heures, avant de se lever pour attraper sa valise, me sourire et descendre du train comme s’il n’avait jamais quitté Paris. Comme si le fait même de garder ces miettes prolongeait un peu son voyage, comme si finalement lui-même s’accrochait à quelque chose qui avait vécu ce même déracinement. J’ai fini par trouver ces miettes presque poétiques, mais puisque les souvenirs finissent toujours par gratter quand ils se glissent entre la chemise et la peau, je me suis dit qu’il valait peut-être mieux les écraser contre la moquette du train. J’ai alors arrêté de penser à ces fragments de vie et ai repris ma lecture du Voyage au bout de la nuit.

08/31/11

Partie d’échecs

La fin du mois d’août est toujours déprimante. Excitante. Je songe à toutes ces choses, à ces vagues dans la Manche que j’aurais voulues plus fortes, aux pas qui s’enfoncent dans le sable mouillé parce que la marée est basse, aux gaufres dévorées sans le soucis des calories, à ces livres abîmés dans la valise, aux kilomètres parcourus le long de la côte, à ces parties d’échecs où je n’arrive jamais à garder mes deux fous jusqu’à la fin. Parce que j’ai beau les libérer dès les premiers coups comme il me l’a appris, j’ai beau faire avancer mes pions B2 et G2, j’ai beau tenter de les protéger avec des tours qui finissent toujours par être encerclées, avec une reine qui bouge parfois trop, avec un cavalier qui se mord toujours la queue, je les perds toujours. Peut-être parce que je n’ai pas la vocation de voir les choses en diagonale. Et je perds. Je m’y perds. J’oublie le roi, je sacrifie des pions pour sauver un royaume chancelant, un royaume qui n’est plus protégé, un royaume bancal. La reine finit toujours sur l’échafaud au moment où elle ne s’y attend pas. De manière lâche quoique toujours différente. De manière révolutionnaire donc. Les tours s’écroulent trop vite et les cavaliers deviennent fous, à cavaler dans des directions purement aléatoires, trois cases à droite, une en haut, deux à gauche. Je les imagine volontiers les yeux rouges, la bave blanchâtre perlant sur le mors. C’est mon côté théâtral. De toute manière, je le sais, ils le savent, ils sont condamnés. Alors autant disparaître avec panache. Le Roi finit toujours seul, comme tous les rois. D’abord il se protège, puis fuit, mais est vite encerclé. On peut résister longtemps à un siège, mais longtemps, ce n’est pas toujours. Alors lui-même disparaît et j’entends toujours le même refrain : Echec et mat.

Quand les vacances s’achèvent, c’est toujours un échec au roi. Et pourtant, c’est excitant. Parce que l’on sait que la partie va recommencer, que l’on va reposer les mêmes pions sur les mêmes cases, revoir les mêmes fous, les mêmes tours. Parfois on décide de changer de couleur. Alors le mois de septembre prend un air différent, gardant pourtant un air de déjà-vu. Alors seulement je peux reprendre mon agenda et repartir sur un rythme effréné. Un rythme que je connais déjà : faire sortir les pions B2 et G2 et après… Après la partie recommence.

08/28/11

Tasse de thé

Je regarde la tasse vide qui traîne sur le rebord droit de mon bureau et considère le sachet de thé qui baigne dans un fond d’eau froide parsemée de petites taches brunes, ces mêmes taches que je me faisais pourtant une joie d’avaler quelques minutes auparavant. Les lettres d’or Original Earl Grey attirent mon regard, criardes sur le fond jaune de l’étiquette qui pendouille au côté opposé de l’anse fendue, recollée, puis refendue mais enfin recollée. Les cicatrices restantes apparaissent comme le souvenir de toutes ces tasses avalées, ces gorgées brûlantes englouties par pur hédonisme ou pour lutter contre les bras de Morphée devenus trop imposants les soirs de révision pré-concours. En me penchant un peu plus en avant, je peux distinguer le souvenir d’un après-midi parisien ; une promenade dans le 1er arrondissement, l’air chaud du métro soulevant ma jupe noire par pure provocation, pour énerver les filles, celles qui ont des sacs plein les mains et qui luttent quand même contre ce souffle obscène, oubliant les rengaines à la Marilyn.
Tea
J’avais acheté cette tasse non-loin de là, dans une petite boutique rouge, celle du théâtre la jouxtant, le théâtre de 1680, celui dont les comédiens se targuent d’être ensemble et eux-mêmes. Cette tasse comme n-ième preuve d’admiration, comme acte de mécènat à ma microscopique échelle. Pourtant il manque un bout de porcelaine, au milieu de cette même anse, celle qui peut quand même se targuer d’avoir survécu à de nombreuses attaques à base de liquide vaisselle. Un autre souvenir s’y mêle, toujours le même après-midi, mais seize arrondissements plus tard. Une marche ratée à la sortie de métropolitain, un sac rouge qui vole des mains et le bruit déchirant qui scelle la rencontre de la porcelaine sur le pavé. Jurons. Non pas pour la paume de la main écorchée, mais parce que l’objet semble être abîmé. Il faudra attendre mon retour en terre occitane pour tenter de recoller les morceaux, les morceaux éparpillés comme de la poussière blanche. Je touche alors avec délicatesse cette anse fragile, porte à mes lèvres le liquide marron devenu froid, sans le boire. Juste parce que le contact du thé glacé sur ma lèvre supérieure me semble délicat.