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Miettes philosophiques
Les miettes de pain qui tombent au hasard dans les trains sont un peu comme tous ces souvenirs de voyage quand celui-ci vient de s’achever. Je me suis fait cette réflexion en regardant l’homme bedonnant qui partageait mon compartiment. Compartiment qui me donne d’ailleurs toujours l’impression de retourner un siècle en arrière, de parcourir la Russie en Transsibérien ; triste comparaison lorsque ce n’est que la Beauce qui est traversée. Peut-être ai-je trop lu Michel Stroggoff… Quoiqu’il en soit, alors qu’il était aux alentours de 13 heures, que ma voisine de droite avait achevé de manger son sandwich, que j’avais, dans un élan mimétique, commencé le mien, l’homme d’en face m’imita à son tour. Les miettes se mirent donc à tomber petit à petit sur sa chemise mal repassée, à s’effondrer sur son jean pour finir écrasées contre la moquette du Teoz. Et tandis qu’il mâchait lentement les morceaux de jambon enrobés d’une sauce blanche, je me disais qu’il était certainement en train d’avaler les détails d’une très longue journée, que ses papilles se délectaient de ce phénomène étrange qu’est l’analepse, que sa langue assimilait les goûts, les couleurs, les odeurs, les mélangeait dans un bouillon de sensations qu’il fallait ensuite digérer. Mais il y avait ces morceaux de croûte de pain sur son ventre, ces mêmes miettes que j’avais moi-même envoyées valser dans les airs alors qu’elles s’accrochaient à la laine de ma robe. Lui les a gardées sur lui pendant tout le voyage, pendant 4 heures, avant de se lever pour attraper sa valise, me sourire et descendre du train comme s’il n’avait jamais quitté Paris. Comme si le fait même de garder ces miettes prolongeait un peu son voyage, comme si finalement lui-même s’accrochait à quelque chose qui avait vécu ce même déracinement. J’ai fini par trouver ces miettes presque poétiques, mais puisque les souvenirs finissent toujours par gratter quand ils se glissent entre la chemise et la peau, je me suis dit qu’il valait peut-être mieux les écraser contre la moquette du train. J’ai alors arrêté de penser à ces fragments de vie et ai repris ma lecture du Voyage au bout de la nuit.
Partie d’échecs
La fin du mois d’août est toujours déprimante. Excitante. Je songe à toutes ces choses, à ces vagues dans la Manche que j’aurais voulues plus fortes, aux pas qui s’enfoncent dans le sable mouillé parce que la marée est basse, aux gaufres dévorées sans le soucis des calories, à ces livres abîmés dans la valise, aux kilomètres parcourus le long de la côte, à ces parties d’échecs où je n’arrive jamais à garder mes deux fous jusqu’à la fin. Parce que j’ai beau les libérer dès les premiers coups comme il me l’a appris, j’ai beau faire avancer mes pions B2 et G2, j’ai beau tenter de les protéger avec des tours qui finissent toujours par être encerclées, avec une reine qui bouge parfois trop, avec un cavalier qui se mord toujours la queue, je les perds toujours. Peut-être parce que je n’ai pas la vocation de voir les choses en diagonale. Et je perds. Je m’y perds. J’oublie le roi, je sacrifie des pions pour sauver un royaume chancelant, un royaume qui n’est plus protégé, un royaume bancal. La reine finit toujours sur l’échafaud au moment où elle ne s’y attend pas. De manière lâche quoique toujours différente. De manière révolutionnaire donc. Les tours s’écroulent trop vite et les cavaliers deviennent fous, à cavaler dans des directions purement aléatoires, trois cases à droite, une en haut, deux à gauche. Je les imagine volontiers les yeux rouges, la bave blanchâtre perlant sur le mors. C’est mon côté théâtral. De toute manière, je le sais, ils le savent, ils sont condamnés. Alors autant disparaître avec panache. Le Roi finit toujours seul, comme tous les rois. D’abord il se protège, puis fuit, mais est vite encerclé. On peut résister longtemps à un siège, mais longtemps, ce n’est pas toujours. Alors lui-même disparaît et j’entends toujours le même refrain : Echec et mat.
Quand les vacances s’achèvent, c’est toujours un échec au roi. Et pourtant, c’est excitant. Parce que l’on sait que la partie va recommencer, que l’on va reposer les mêmes pions sur les mêmes cases, revoir les mêmes fous, les mêmes tours. Parfois on décide de changer de couleur. Alors le mois de septembre prend un air différent, gardant pourtant un air de déjà-vu. Alors seulement je peux reprendre mon agenda et repartir sur un rythme effréné. Un rythme que je connais déjà : faire sortir les pions B2 et G2 et après… Après la partie recommence.

