01/22/13

Le train

Le ronronnement du train me berce et je sens ma tête cogner de manière répétitive contre la fenêtre. Je n’ose pas encore mettre mes jambes sur le siège vide à côté de moi, mais dieu sait que j’en meurs d’envie. Le trajet est long, interminable. Je vois une multitude de paysages défiler devant moi, du calme de la Beauce au vide de la Creuse. Je regarde les gens monter et descendre, inlassablement la même danse qui se met en scène devant moi. Les corps se meuvent toujours dans une même ritournelle. Ils se lèvent, puis lèvent les bras, agrippent leurs mains sur les sacs dans les portes-bagages, grimacent. Alors la personne la plus proche réalise les mêmes mouvements, dans un mimétisme presque parfait et tous les deux, à l’unisson, courbent l’échine et posent le bagage sur le sol encore instable du TGV. Les deux nuques se redressent, se saluent, et la danse continue. Les épaules se cognent, des corps trébuchent au moment de l’arrêt final. Puis les portes, comme des rideaux de velours, s’ouvrent puis se referment, laissant ces acteurs s’enfuir dans les coulisses de la mémoire. Je constate avec toujours autant de délices que rien ne change à chaque arrêt, que cela soit Châteauroux, Orléans ou Limoges, que cela soit des enfants, des femmes enceintes ou de vieux messieurs, j’assiste toujours à cette danse quasi-universelle. Avec une seule hâte, mettre moi-aussi les pieds sur la scène, participer pour enfin fuir de ce train. 

 

10/25/12

Arrivée à Lyon

En partant enfin de chez moi, je ne pensais pas passer tant de temps dans des halls de gare. Et pourtant, deux fois par jour, parfois plus, je me retrouve à zigzaguer entre les gens pressés et les valises qui cognent les chevilles. Je lis sans me lasser les panneaux d’affichage, ces lettres jaunes mouvantes sur leur fond noir qui indiquent des endroits qui semblent toujours facilement accessibles ; de Genève à Turin en passant par Paris, simplement Paris. C’est que je traverse d’un pas rapide, mon ordinateur sous le bras, un centre névralgique des déplacements européens.

Lyon Part Dieu
Mais qu’importe, j’avance tout droit, parce que j’ai une école à rejoindre, un rendez-vous, une bibliothèque dans laquelle errer ou des archives à étudier. La douce voix de la SNCF répète inlassablement « Lyon Part Dieu, ici, Lyon Part Dieu » et cette répétition m’étonne à chaque fois. Les policiers en uniforme scrutent toujours les gens qui ne font que passer, dans leur éphémère immédiateté. Je virevolte sans cesse entre les voyageurs d’un jour et croise parfois ceux qui font ces déplacements quotidiens. D’un regard, on comprend mutuellement qu’on partage un peu notre quotidien, sans se connaître. Mais moi je ne fais que traverser, je ne fais qu’avancer d’un pas vif et déterminé vers la sortie pour respirer un peu, sortir de ce hall grouillant pour plonger dans les longues rames de métro. De toute façon, on ne m’attend pas de l’autre côté du quai. Je transite beaucoup d’un endroit à un autre, mais ces endroits sont toujours les mêmes. Et je reviens toujours par la gare, parce que ce hall de vie est un peu et malgré lui le mien. Je l’ai traversé en vélo à trois heures du matin, j’y ai vu de nombreux amis quitter la ville en se retournant, sur le quai et ai retrouvé des amours trop longtemps éloignés. J’y ai mangé mon premier repas lyonnais et c’est un peu là-bas que tout a commencé.
J’ai toujours un petit pincement au cœur quand je vois la dernière étreinte sur le quai.
09/4/12

Premier Appartement

Et sous l’œil bienveillant d’Humphrey Bogart, j’écoute Barbara pleurer ses amours passés, juste parce que c’est beau. Et parce que sa voix pure réchauffe et refroidit en même temps les cœurs, comme une douceur acide. « Attendez que ma joie revienne, et que se meure le souvenir. »
Et je marche un peu dans mon petit studio lyonnais dans lequel je suis la seule à avoir envahi l’espace, même si les odeurs du boulanger d’en face me parviennent le soir quand je ferme mes fenêtres, même si la musique des voisins pénètre par mes murs pour venir me chatouiller les oreilles, même si la sonnette d’entrée de la boulangerie retentit bien trop souvent à midi et à dix huit heures. « Laissez-moi, ouvrez cette porte, laissez-moi, je vais revenir. » La litanie techno de ma voisine gâche un peu la sensation délicieuse d’une chanson à texte mais qu’importe, je suis chez moi, c’est le plus important. Mes murs blancs ne sont ni vierges ni froids parce qu’ils sont miens, parce qu’ils portent désormais les plaies infligées par les punaises, celles-là même qui tiennent Humphrey Bogart caressant le visage gracile d’Ingrid Bergman. Les sourires éparpillés de mes amis forment des guirlandes de couleurs, des guirlandes qui ne cessent de s’écrouler, peut-être parce que le mur n’en veut pas, ou peut-être parce qu’il faudrait se résoudre à les punaiser mais qu’il est toujours compliqué de piquer ceux qui nous sont chers.
« Ils sont vivants, mes souvenirs. »
08/18/12

Le goût du sel (1)

Je repense à ces moments assis dans les cours de l’école à compter les billes, aux jeux de carte que j’ai appris et oubliés quelques jours plus tard, aux parties d’échec l’été que je perdais toujours, aux pieds dans la mer, dans l’océan, au sable fin qui colle entre les orteils mais qui donne aux vacances leur vrai goût, le goût du sel.
 Je revois encore les gaufres aux smarties avalées sur la plage. Les virées à la montagne en famille, les balades qui n’en finissaient plus, les après-midi à la piscine entre amis, Phèdre lu sur le rebord d’une piscine municipale. Il y avait aussi cet été à Paris, à faire du playback sur de vieilles chansons, ces journées entières passées dans des musées à visiter ou à travailler, ces voyages en voiture qui semblent toujours durer une éternité et le viaduc de Millau que je ratais toujours en m’endormant quelques instants avant. Il y aussi ces jeux un peu bête que l’on fait pour passer le temps, ces séances de cinéma pour échapper à la chaleur, cette errance dans les rues toulousaines, juste pour regarder les briques et se dire que c’est beau, ce voyage à Narbonne entre filles qu’on n’aura pas fait, ce petit goût d’Espagne pour souffler entre deux phases d’étude.
Toulouse
Toulouse, mars 2013
Il y a bien entendu ces longues routes vides, cette route 66, ces moments à dormir sur la bande d’arrêt d’urgence parce qu’il ne faut pas avoir d’accident, cette climatisation qui n’en finissait plus de nous rafraîchir dans le désert, quitte à faire fondre le radiateur. J’oublie certainement ces étés en famille, ceux qui paraissent un peu lointains mais dont quelques images soudaines me parviennent toujours à l’esprit, comme le partage de cette salade de fruits en boîte, il y a bien dix ans de cela. Le plaisir de partir, mais aussi le plaisir de rentrer à la maison, de lire mes cartes postales et d’y répondre. Il y a ce dessin dans ce manuel de géographie réalisé sur une plage bretonne, toutes ces photos qui s’entassent dans mon disque dur. Puis il y a bien sûr ces paysages à couper le souffle, les virages qui donnent la nausée, les choses qu’on oublie avant de partir, en partant.
Alors on rit, on immortalise chacun de ces instants pour qu’ils gardent leur goût de sel avant que septembre ne revienne nous rappeler à l’ordre. Du coup, on triche un peu, on biaise, on rentre le ventre ou on se prend de profil, pour la postérité, pour montrer plus tard.  
Mais j’aurai 21 ans demain et plus assez de doigts ni de doigts de pieds pour compter et classer tous ces souvenirs par années. Ne restera alors que le goût du sel sous la langue.