09/18/11

Le cadavre de mes jours

 

J’ai eu le courage de regarder en arrière
Les cadavres de mes jours
Marquent ma route et je les pleure
Les uns pourrissent dans les églises italiennes
Ou bien dans de petits bois de citronniers
Qui fleurissent et fructifient
En même temps et en toute saison
D’autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes
Où d’ardents bouquets rouaient
Aux yeux d’une mulâtresse qui inventait la poésie
Et les roses de l’électricité s’ouvrent encore
Dans le jardin de ma mémoire
Apollinaire, Alcools
08/31/11

Partie d’échecs

La fin du mois d’août est toujours déprimante. Excitante. Je songe à toutes ces choses, à ces vagues dans la Manche que j’aurais voulues plus fortes, aux pas qui s’enfoncent dans le sable mouillé parce que la marée est basse, aux gaufres dévorées sans le soucis des calories, à ces livres abîmés dans la valise, aux kilomètres parcourus le long de la côte, à ces parties d’échecs où je n’arrive jamais à garder mes deux fous jusqu’à la fin. Parce que j’ai beau les libérer dès les premiers coups comme il me l’a appris, j’ai beau faire avancer mes pions B2 et G2, j’ai beau tenter de les protéger avec des tours qui finissent toujours par être encerclées, avec une reine qui bouge parfois trop, avec un cavalier qui se mord toujours la queue, je les perds toujours. Peut-être parce que je n’ai pas la vocation de voir les choses en diagonale. Et je perds. Je m’y perds. J’oublie le roi, je sacrifie des pions pour sauver un royaume chancelant, un royaume qui n’est plus protégé, un royaume bancal. La reine finit toujours sur l’échafaud au moment où elle ne s’y attend pas. De manière lâche quoique toujours différente. De manière révolutionnaire donc. Les tours s’écroulent trop vite et les cavaliers deviennent fous, à cavaler dans des directions purement aléatoires, trois cases à droite, une en haut, deux à gauche. Je les imagine volontiers les yeux rouges, la bave blanchâtre perlant sur le mors. C’est mon côté théâtral. De toute manière, je le sais, ils le savent, ils sont condamnés. Alors autant disparaître avec panache. Le Roi finit toujours seul, comme tous les rois. D’abord il se protège, puis fuit, mais est vite encerclé. On peut résister longtemps à un siège, mais longtemps, ce n’est pas toujours. Alors lui-même disparaît et j’entends toujours le même refrain : Echec et mat.

Quand les vacances s’achèvent, c’est toujours un échec au roi. Et pourtant, c’est excitant. Parce que l’on sait que la partie va recommencer, que l’on va reposer les mêmes pions sur les mêmes cases, revoir les mêmes fous, les mêmes tours. Parfois on décide de changer de couleur. Alors le mois de septembre prend un air différent, gardant pourtant un air de déjà-vu. Alors seulement je peux reprendre mon agenda et repartir sur un rythme effréné. Un rythme que je connais déjà : faire sortir les pions B2 et G2 et après… Après la partie recommence.

08/28/11

Tasse de thé

Je regarde la tasse vide qui traîne sur le rebord droit de mon bureau et considère le sachet de thé qui baigne dans un fond d’eau froide parsemée de petites taches brunes, ces mêmes taches que je me faisais pourtant une joie d’avaler quelques minutes auparavant. Les lettres d’or Original Earl Grey attirent mon regard, criardes sur le fond jaune de l’étiquette qui pendouille au côté opposé de l’anse fendue, recollée, puis refendue mais enfin recollée. Les cicatrices restantes apparaissent comme le souvenir de toutes ces tasses avalées, ces gorgées brûlantes englouties par pur hédonisme ou pour lutter contre les bras de Morphée devenus trop imposants les soirs de révision pré-concours. En me penchant un peu plus en avant, je peux distinguer le souvenir d’un après-midi parisien ; une promenade dans le 1er arrondissement, l’air chaud du métro soulevant ma jupe noire par pure provocation, pour énerver les filles, celles qui ont des sacs plein les mains et qui luttent quand même contre ce souffle obscène, oubliant les rengaines à la Marilyn.
Tea
J’avais acheté cette tasse non-loin de là, dans une petite boutique rouge, celle du théâtre la jouxtant, le théâtre de 1680, celui dont les comédiens se targuent d’être ensemble et eux-mêmes. Cette tasse comme n-ième preuve d’admiration, comme acte de mécènat à ma microscopique échelle. Pourtant il manque un bout de porcelaine, au milieu de cette même anse, celle qui peut quand même se targuer d’avoir survécu à de nombreuses attaques à base de liquide vaisselle. Un autre souvenir s’y mêle, toujours le même après-midi, mais seize arrondissements plus tard. Une marche ratée à la sortie de métropolitain, un sac rouge qui vole des mains et le bruit déchirant qui scelle la rencontre de la porcelaine sur le pavé. Jurons. Non pas pour la paume de la main écorchée, mais parce que l’objet semble être abîmé. Il faudra attendre mon retour en terre occitane pour tenter de recoller les morceaux, les morceaux éparpillés comme de la poussière blanche. Je touche alors avec délicatesse cette anse fragile, porte à mes lèvres le liquide marron devenu froid, sans le boire. Juste parce que le contact du thé glacé sur ma lèvre supérieure me semble délicat.