09/8/16

En sortant du train

18 heures, l’heure fatidique pour faire un Lyon-Paris. En semaine, le passager moyen est un homme encravaté de 40 ans, un HP ou un Lenovo avant-dernière génération sur la tablette trop basse du siège de seconde classe, une montre un peu trop visible pour être sincère et cette sale manie d’étaler ses jambes comme s’il était seul au monde. Ça donne l’air d’être important, le voyage professionnel. Le costume noir permet de rentrer dans le rôle et la chemise blanche ou bleue claire finit de convaincre qu’on parle de choses sérieuses ici, qu’on n’est pas là pour le plaisir, qu’on est important et que des gens encore plus importants comptent sur nous.

Pourtant, 2 heures plus tard, l’homme a baissé la garde. Il s’est effondré de fatigue sur son clavier, il a dormi la bouche ouverte, les yeux plus fermés que son dernier, les jambes courbaturées d’avoir été pliées dans un espace beaucoup trop petit. Le costume-cravate est devenu aussi ridicule qu’un déguisement d’Arlequin et a laissé place à l’être fatigué, sensible, affaibli.

Il n’y a rien de plus beau qu’un homme en costume qui baisse la garde.

09/6/16

Chambre 203

Même clé, même porte, même drap. D’autres ont également dormi dans ce lit – combien ? Rien n’a bougé, du bonbon de bienvenue à la télé débranchée. Les rideaux sont toujours aussi opaques et poussiéreux, la bouilloire mal vidée et les thés toujours du même goût. Les oreillers sont posés sur le lit, faussement négligés, mi-bienvenue, mi-je-m-en-moque puisqu’après tout, un autre passera.

Ma valise à beau être toujours la même, toujours posée au même endroit, elle commence à changer de couleurs. L’expérience et la crasse.

J’ai marché 40 minutes dans le bosquet mais tout paraît déjà loin. La lumière fade de la fin de journée prépare les changements à venir. Ils sont prêts et je les attends. La chambre 203 ne sera bientôt plus ma chambre, ne resteront que les fantômes des jours passés.

 

09/4/16

Nitroglycérine perverse

Tu penses aux autres en te regardant le nombril et tu parles tellement qu’on en respire mal. Tu es bleue dans la tête, parce que cela fait bien, surtout sur ta page bleue, rouge dans le coeur parce que c’est plus correct et noir dans les jambes parce qu’il faut bien courir. Tu parles de religion parce que tu penses cela important, mais finalement la pensée religieuse, tu n’en vois que les flèches qui indiquent la pensée d’autrui sur Twitter. Autrui est un autre je. Autrui est je.

Tu parles politique aussi parce que tu es engagée. L’engagement c’est d’ailleurs la base de ton existence, sauf dans tes relations amoureuses, amicales, professionnelles, sexuelles, musicales. Trahir, c’est finalement toujours s’engager.

Tu écris un peu, chante parfois, souffle dans ton pipeau pour faire croire que tu as tout vu, tout traversé, tout entendu. Ta sagesse hypocrite te conforte dans ta solitude. Celle que tu ne vois pas. Ne sens pas. N’entends pas. Comme la rumeur qui s’étale grassement avec le vent et l’odeur acre de tes mensonges. Tu es belle et tu le sais. Mais pas belle comme tu le penses, belle comme la mer qui s’apaise après une tempête mais qui charrie avec elle les sacs plastiques dégueulasses laissés sur la plage le dimanche. Belle comme un oubli volontaire. Belle comme leur déchirure.

Tu manges fort, tu parles encore trop, tu te regardes dans le miroir et tu vois une personne fiable, dynamique, courageuse. Tartufe polymorphe, nitroglycérine perverse, tu contemples l’explosion de ton image en multiples fragments numériques, comme autant de nouveaux reflets dans lesquels admirer l’effroyable hydre de Lerne qui naît du haut de tes cheveux bouclés.