05/5/13

Le goût du sel (2)

Alors on a continué notre chemin, parce que c’était inexorable et aussi parce que le vent commençait à se lever et que marcher face à lui dans le sable devenait périlleux. Mes yeux ont commencé à brûler, mes pas se sont faits plus lourds. On a continué à avancer pour rentrer dans sa maison de famille, une espèce d’ancienne bicoque réaménagée. Le silence était pesant, aussi lourd que notre démarche. Et puis il y avait ce canapé-lit défait qui nous regardait dans notre solitude intérieure, l’illustration même de ce désarroi, de cette vie malpropre, ce linge sale qui a beaucoup trop traîné et qui ne demande qu’à être nettoyé. Tout effacer pour retrouver un blanc éclatant, un blanc pur et immaculé, plein de promesses et de joies à venir. Nous, nous dormions encore dans des draps froissés, brûlés sur une extrémité par une marque de cigarette et légèrement tâchés au niveau des taies d’oreiller parce qu’une fois, on avait voulu grignoter quelques biscuits et que le chocolat avait fondu sur place. Et on n’avait pas changé les draps. Justement parce que ça ne sert à rien de tenter de récupérer ce qui est sale et abîmé. Il suffit de le jeter, on s’en remettra. Et on en retrouve de plus beaux, de plus doux, de plus blancs, de ceux dans lesquels on adore se rouler, créer un petit cocon apaisant, fermer les yeux sereinement et s’endormir. Là, il fallait toujours faire attention à la tache. C’était quand même un peu drôle c’est vrai. Sorte de petit rituel avant d’aller se coucher, se dire « Non, ne met pas ta tête là! » Au début, on éclatait de rire en s’embrassant et ces moments, quand ils me reviennent en mémoire, me laissent toujours un petit goût de miel derrière la saveur salée des autres souvenirs, de ceux qui sentent la mer, l’iode, de ceux qui râpent un peu la langue sans être désagréables pour autant. On sait juste que ces souvenirs au sel, s’ils ont beaucoup de goût, demeurent quand même, à la longue, inconfortables, écœurants, immangeables. Alors on s’en sépare. On commence avec minutie, on limite les doses, on les empêche d’envahir tout ce qu’on avale, tout ce qu’on respire. Et puis vient la nausée, alors on arrête, tout simplement. Nettement. Les artères vont mieux et le cœur se remet à battre sans peine. On recommence à respirer avec tendresse un air légèrement iodé, d’une côte probablement différente que cette côte d’Opale, mais toujours avec un peu de crainte, quand bien même on sait que cette dose va rester homéopathique. La rechute n’est finalement jamais loin. Et un plat non salé, c’est horriblement fade.

 

01/22/13

Le train

Le ronronnement du train me berce et je sens ma tête cogner de manière répétitive contre la fenêtre. Je n’ose pas encore mettre mes jambes sur le siège vide à côté de moi, mais dieu sait que j’en meurs d’envie. Le trajet est long, interminable. Je vois une multitude de paysages défiler devant moi, du calme de la Beauce au vide de la Creuse. Je regarde les gens monter et descendre, inlassablement la même danse qui se met en scène devant moi. Les corps se meuvent toujours dans une même ritournelle. Ils se lèvent, puis lèvent les bras, agrippent leurs mains sur les sacs dans les portes-bagages, grimacent. Alors la personne la plus proche réalise les mêmes mouvements, dans un mimétisme presque parfait et tous les deux, à l’unisson, courbent l’échine et posent le bagage sur le sol encore instable du TGV. Les deux nuques se redressent, se saluent, et la danse continue. Les épaules se cognent, des corps trébuchent au moment de l’arrêt final. Puis les portes, comme des rideaux de velours, s’ouvrent puis se referment, laissant ces acteurs s’enfuir dans les coulisses de la mémoire. Je constate avec toujours autant de délices que rien ne change à chaque arrêt, que cela soit Châteauroux, Orléans ou Limoges, que cela soit des enfants, des femmes enceintes ou de vieux messieurs, j’assiste toujours à cette danse quasi-universelle. Avec une seule hâte, mettre moi-aussi les pieds sur la scène, participer pour enfin fuir de ce train. 

 

11/21/12

Le Drapeau

« Terrible morceau de drap cloué à ta hampe, je te hais férocement ; oui, je te hais dans l’âme ; je te hais pour toute la misère que tu représentes, pour le sang frais, le sang humain aux odeurs âpres après, qui gicle sous tes plis ; je te hais au nom des squelettes.
Ils étaient quinze cent mill…
Je te hais pour tous ceux qui te saluent ; je te hais à cause des peigne-culs, des coyons et des putains, qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre ; je hais en toi toute la vielle oppression séculaire, le dieu bestial, le défi aux hommes que nous ne savons pas être ; je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le bleu que tu volas au ciel, le blanc livide de tes remords…
Laisse-moi, ignoble symbole, pleurer tout seul, pleurer à grands coups, les quinze cent mille jeunes hommes qui sont morts et n’oublie pas, malgré tes généraux, ton fer doré, et tes victoires, que tu es pour moi de la race vile des torche-culs. »

J.Z.
6 mars 1924

10/25/12

Arrivée à Lyon

En partant enfin de chez moi, je ne pensais pas passer tant de temps dans des halls de gare. Et pourtant, deux fois par jour, parfois plus, je me retrouve à zigzaguer entre les gens pressés et les valises qui cognent les chevilles. Je lis sans me lasser les panneaux d’affichage, ces lettres jaunes mouvantes sur leur fond noir qui indiquent des endroits qui semblent toujours facilement accessibles ; de Genève à Turin en passant par Paris, simplement Paris. C’est que je traverse d’un pas rapide, mon ordinateur sous le bras, un centre névralgique des déplacements européens.

Lyon Part Dieu
Mais qu’importe, j’avance tout droit, parce que j’ai une école à rejoindre, un rendez-vous, une bibliothèque dans laquelle errer ou des archives à étudier. La douce voix de la SNCF répète inlassablement « Lyon Part Dieu, ici, Lyon Part Dieu » et cette répétition m’étonne à chaque fois. Les policiers en uniforme scrutent toujours les gens qui ne font que passer, dans leur éphémère immédiateté. Je virevolte sans cesse entre les voyageurs d’un jour et croise parfois ceux qui font ces déplacements quotidiens. D’un regard, on comprend mutuellement qu’on partage un peu notre quotidien, sans se connaître. Mais moi je ne fais que traverser, je ne fais qu’avancer d’un pas vif et déterminé vers la sortie pour respirer un peu, sortir de ce hall grouillant pour plonger dans les longues rames de métro. De toute façon, on ne m’attend pas de l’autre côté du quai. Je transite beaucoup d’un endroit à un autre, mais ces endroits sont toujours les mêmes. Et je reviens toujours par la gare, parce que ce hall de vie est un peu et malgré lui le mien. Je l’ai traversé en vélo à trois heures du matin, j’y ai vu de nombreux amis quitter la ville en se retournant, sur le quai et ai retrouvé des amours trop longtemps éloignés. J’y ai mangé mon premier repas lyonnais et c’est un peu là-bas que tout a commencé.
J’ai toujours un petit pincement au cœur quand je vois la dernière étreinte sur le quai.